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« Pas de soi qui ne soit que soi, pas d’ici qui ne soit
qu’ici, pas de maintenant qui ne soit que maintenant :
telle est l’exigence du double, qui en veut un peu plus
et est prêt à sacrifier tout ce qui existe — c’est à dire l’unique — au profit de tout le reste, c’est-à-dire de tout ce qui n’existe pas. »
Clément Rosset, Le réel et son double
1. Nietzsche et Bataille n’étaient pas du genre à conclure ; qu’il s’agisse du Dernier homme de Nietzsche (celui qui reste debout et disponible au milieu du cimetière des valeurs qu’il a minutieusement défondées) ou du Tout-autre de Bataille (celui qui assume souverainement sa part d’énergie non affectée à la dépense productive de la société homogène), tous deux avaient désigné la limite de la négativité au-delà de laquelle il n’y a plus de valeur instituable. 2. La « volonté forcenée de philosopher contre la philosophie, de penser contre la pensée, d’échapper à la servilité de la pensée » par la défondation radicale des valeurs toujours se réinstituant, conduit à l’inquiétante étrangeté du vide, qui est un peu celui de l’Univers ; c’est l’Univers et son vide que Nietzsche et Bataille font entrer en eux. 3. Face à quoi, les « constructionnistes » néo-kantiens — tout ceux qu’on serait plutôt tenté d’appeler les « conclusionnistes » —, assureurs tous risques contre la « sinistrose » qui les a pourtant engendrés, ont beau jeu de dénoncer « cette construction en ruine, cet édifice éboulé ». Eux, qui positivent au carrefour de tous les opportunismes en promotionnant les gadgets intellectuels et humanitaristes censés mettre un peu d’ordre dans le chaos, c'est-à-dire dans l’Entreprise économique pour happy few, à qui ils servent de caution et qui les rémunère pour ça. 4. Il existe pourtant une « déconstruction créatrice ». Réconduire la négation — ou l’inversion des valeurs — jusqu’au point limite où le cercle dont on a compris la qualité redondante peut se briser pour aménager un passage périlleux vers autre chose, une autre perspective qui tient la pensée en haleine. Hegel : « Dans la mesure où le résultat est compris [...] comme négation déterminée, alors immédiatement une nouvelle forme naît... » Il suffit de s’entendre sur la qualité de cette forme ; lui assigner un « fin » signifie rompre la trajectoire (Umkreis) d’approfondissement, relâcher la tension qui garde la conscience en éveil. 5. Gérer la dépense, mais pour quel « progrès » et moyennant quelle stratégie promotionnelle ? À moins qu’on allègue, selon la logique des rats, que désastres ou pas désastres, nous sommes six milliards à représenter notre espèce — contre pas même un milliard au temps où Nietzsche concoctait ses anathèmes —, en termes de dépense, de sacrifice, de tout ce que l’on veut, nous sommes, là, en temps réel, numériquement sur la voie de l’insensé, de l’ivresse, de l’excès ! Il n’y a là pas de gestion qui tienne, c’est la dépense qui se gère elle-même, pour elle-même. Un peu comme le cancer. 6. « L’homme a émergé de l’évolution doué d’une intelligence unique dans le monde vivant et controlée par une constellation de gènes innombrables. Le cancer apparaît, lui aussi, doué d’une intelligence égoïste, conquérante, dévastatrice, porteuse de mort et gouverné, également, par une constellation de gènes innombrables. Les métastases en sont la preuve éclatante et mortelle. Les populations humaines, comme les cellules cancéreuses, croissent de manière exponentielle, ayant perdu leur sens organotypique. » 1) 7. Il y a de quoi se méfier des exsudations solaires (ou cosmiques) « qui dispense[nt] l’énergie sans contrepartie » (Bataille). Si elles garantissent le « principe exubérant du développement [de la vie] », reste cet excédent d’énergie affectable à rien, qui nous infecte au passage de ses overdoses. « La nature gère mal son affaire [...] ses dépenses excèdent de beaucoup ses recettes [de telle sorte] qu’en dépit de toute sa richesse elle finira un jour par se ruiner », disait encore Bataille. 8. Tout se passe comme si le vide immense, aimé, et misérable lequel seul subsisterait après « l’écroulement du mythe et de la possibilité du mythe » avait infecté l’espace du mixte technico-scientifique contemporain, avec, certes, un peu d’amabilité en moins. Le principe inavoué, largement inconscient de l’économie mondiale est devenu sacrifice, délapidation, ivresse des « choses doubles », excès parodique du religieux, grandes manœuvres de la perte, inversion à l’infini des valeurs. Tout se passe comme si la réalité d’après Auschwitz, la bombe et l’avènement récents des outils de la techno-science nous avait introduit à une expérience « de nature extatique où se perdent le sens, le savoir et le sujet du savoir ». Si bien que le plus naturellement du monde, pourrait-on dire, le « jeu qui s’affirme sur la ruine de toute origine, de tout centre, de toute présence, de toute identité » est devenu celui même de l’économie générale, qu’on serait tenté d’appeler Générale de l’économie. Une économie bien réelle de dépense effrénée, un dispositif non plus de consommation mais de consumation où la « bouche du fou » masquée et muselée par une sémiotique du leurre, crie ses préceptes de volonté de puissance... 9. Tout autour de nous s’est dévoilé l’Abgrund, le gouffre historique, celui d’un hégélianisme monstrueux qui n’est pas la « fin » dialectique d’Hegel conluant à son tour, mais l’effet pervers d’une volonté de puissance inhérente au mouvement inexorable des choses, la trajectoire naturelle d’un périple circulaire (Umkreis), qui renvoie l’homme à son objet paléo-anthropologique. Se dévoile alors la parodie d’un « être » qui n’est rien hors du fantasme qui le fictionne pantin plutôt qu’acteur d' un « spectacle que ne [contemplent] que des yeux morts ». Une chose écartée de la nature, de « la nuit animale », achevée historiquement sans doute, mais à ceci près que la nature va plus loin que Hegel, que l’histoire se succède à elle-même, qu’il y a une négativité pure qui tend à reconduire tout achèvement. Le cauchemar, s’il faut le nommer ainsi, continue ! 10. Devant l’inéluctable, l’imagination associée à l’outillage de la haute-technologie a cependant su se fabriquer ses parades. Si la réalité ici et maintenant pose problème, eh bien ! remplaçons-là par une réalité seconde, une réalité tierce, une réalité virtuelle, où les objets parodiés de la première, devenus purs objets de fiction, défilent si vite qu’on risque de les confondre avec leurs originaux. L’ingénierie au service de la Générale de l’économie semble avoir retenue en la dévoyant la leçon de la « déconstruction créatrice ». La simulation, la multiplication de choses vides, voués à la disparition pure donc essentiellement improductives, diffère la ruine annoncée par Bataille dans une volonté de promouvoir le Rien. Là, dans ce rien, où naguère l’espèce sut fantasmer Dieu, ne nous étonnons pas qu’elle y conçoive aujourd’hui des objets de fiction légèrement plus profanes. 11. Ainsi le « Rien » nietzschéen, la « Souveraineté » bataillienne sont entrés par effraction dans ce qui formait la réalité récente structurée autour de la marchandise. 12. « L’économie négative, dit Galibert 1 , est celle qui se décide à prendre la mesure du Rien : son principe cardinal [sa souveraineté, sa volonté de puissance] est paradoxalement simple : l’égalité réciproque de quelque chose et de Rien. [...] En fait, c’est fondamentalement Rien qui est acheté [...] le produit n’est que le prétexte de l’échange ». 13. L’inquiétante étrangeté de l’univers est entrée dans le monde sous l'espèce d’une phénoménologie virtuelle. Nietz-sche : « Ce qui reste, par-delà l’opposition du vrai et du faux, de l’être et de l’apparaître, c’est le jeu du monde, le monde dans son Schein (paraître), dans son éclat, dans son “ illusion ” : Ici, l’apparence signifie la réalité répétée encore une fois, mais sous forme de sélection, de redoublement, de correction. » Pour un repère perdu, dix repères de rechange. La disparition de l’objet sous sa forme première perdure en surnuméraire sous sa forme seconde. Réplique, duplicata, clonage, autant de manipulations de redoublement à partir du vide ; le génie génétique en sait quelque chose... 14. Produits fictionnés, promotion de vraie-fausses informations, images subliminales qui projettent l’objet hors de sa rationalité dans un dispositif de motion. On consomme la part de l’échange qui échappe à la positivité du produit traditionnel : on consomme sa « duplication fantasmatique », un double non seulement en transit vers toujours plus d’illusoin, mais en transes ; en termes nietzschéens, on accède au produit par l’appauvrissement radical de sa valeur. 15. « La théorie de l’exploitation relève de l’ontologie, dit encore Galibert, [...] Le capital s’entasse en lançant rien sous la forme des “ choses ”, ces choses qui ne sont qu’autant que rapporte ce qu’elles ne sont pas ». 1) Jean de Grouchy, Où cours-tu primate ? (Expansion scientifique français). Retour Objet Perdu / Mediastase / Accueil |
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