Cannibales
Extrait de Le Voyageur solitaire est le diable
(John-Emile Orcan, éd. Paul
Vermont, 1978)
Alexis Denuy, peintures
(...) Tandis que les créatures entreprenaient
de déshabiller leur victime, j'avançais
doucement entre les fourrés, jusqu'à
n'être plus qu'à quelques mètres de la
scène. Les deux hommes étaient trop
absorbés par leur besogne pour s'apercevoir de ma
présence. Ils avaient renversé le blond sur le
ventre, puis s'étaient agenouillés près
du corps, dans un mouvement presque rituel. Le plus grand
des deux brandissait le couteau qui demeura quelques
secondes suspendu en l'air avant de s'abattre violemment
dans le muscle fessier du mort. Des flots de sang jaillirent
de la chair. Le plus petit, à plat ventre,
s'était mis à laper le liquide rose qui
ruisselait le long de la cuisse. Ils étaient deux,
maintenant, à s'acharner sur la masse sanguinolente
qu'ils dévoraient à pleine gueule.
Je ne pouvais détacher mes yeux
de ce corps lacéré, de ces gueules
maculées. Une force irrésistible,
inexplicable, me poussa à me lever, à sortir
de ma cachette, à m'avancer sur la pointe des
pieds.
Alexis Denuy, peintures
Trop occupées à
dévorer leur proie, les deux créatures ne
s'appercevaient de rien. Parvenu derrière la plus
grande, je levai mon gourdin et l'abattit de toutes mes
forces sur son crâne. Elle s'écroula sur sa
victime. Je continuai de frapper jusqu'à ce que sa
tête éclate. Terrifiée, l'autre
créature avait rampé jusqu'au bord du
ruisseau. La panique se lisait dans ses yeux globuleux.
Applatie sur le sable, comme un crabe, elle attendait. Sans
lui prêter attention, j'écartai l'autre du
pied. Je laissait tomber à terre mon gourdin.
Je
m'agenouillai.
Plus rien n'avait
d'importance. Plus rien n'existait. Que les battement
précipités de mon coeur,
que ces lambeaux de
muscles au milieu encore intacte des fesses de mon
compagnon,
Que cette chose
mille fois plus puissante que la faim qui me tenaillait le
ventre.
La vue de cette
chair m'enivrait à en défaillir.
J'en approchait ma
bouche, y collait mes lèvres, l'effleurant
longuement, délicatement, avant d'y planter mes
dents.
Je ne m'étais
pas rendu compte que la seconde créature m'avait
rejoint. Je sentis soudain sa chaleur contre mon
flanc.
Son horrible visage
barbu collé au mien, elle arrachait avec des
grognements d'aise, à pleine bouche, sa part de
viande.
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